J'ai rencontré Claude Vivier en septembre 1982, probablement à l'Université de Montréal. Nous nous
sommes beaucoup fréquentés jusqu'à son départ, en février 1983, vers Paris où il fut assassiné le 7 mars.
Nous vivions dans le même quartier, à quelques rues l'un de l'autre, aux limites d'Outremont,
et nous avions un grand plaisir à nous visiter. Mes rencontres avec Claude Vivier furent intenses et productives :
il était à la fois un ami très cher et un maître fascinant.
C'est son expérience dans le Sud-Est asiatique et les récits qu'il m'en faisait qui m'ont fait découvrir
les atmosphères de Bali et de la Thaïlande et lancé le défi de mêler les couleurs musicales d'ailleurs à celles d'ici.
Les enseignements que j'ai reçus de Claude, je les applique encore aujourd'hui. L'un d'eux qu'il m'a appris, c'est de
ne rien prendre pour acquis, de tout remettre en question : même si l'idée nous semble géniale, il faut la remettre
en question et la travailler jusqu'à ce qu'elle devienne soi, qu'elle devienne son propre corps, son esprit et son âme.
Mais la chose la plus importante, c'est de ne rien faire compliqué, de toujours aller au plus simple.
Par exemple, quand tu écris pour un orchestre, pour chacun des instruments, tu écris la première ligne et
tu y attaches une ligne verticale qui indique que tous jouent la même chose. Donc, aller au plus simple même
si cela peut conduire les autres à penser que tu es paresseux et que tu fais à moitié. Claude me disait
de toujours travailler la simplicité : toute mélodie doit venir d'elle-même sans imposer de cheminements compliqués.
Claude était toujours en effervescence, toujours sur le point de sauter. Rien pour lui n'était aussi important que
la musique. Chez lui, rien d'imposant : un lit, un piano et des pages et des pages d'écriture pêle-mêle sur une
petite table. Tout ce qui lui importait était la simplicité et la transparence. Je l'entends encore : «
La musique va
devenir toi si tu es toi… Laisses-toi imprégner de tout ce qui t'entoure, ne parles qu'en te servant de ton cœur. »
Plusieurs fois, quand Claude venait chez moi, il se mettait au piano et me jouait ce qu'il était sur le point de
composer. Un jour, il m'a joué un «
Quatuor du p'tit bum » qu'il voulait écrire. Il n'a jamais
trouvé le temps de s'asseoir pour l'écrire avant de retourner en France où il a été assassiné : je crois bien que je
suis la seule personne à qui il l'ait joué.
J'en suis encore tout ému et j'ai encore à l'oreille l'atmosphère qui s'en dégageait : c'était très mélodique et il
s'en dégageait une telle joie de vivre... C'était jouissif ! Ce quatuor qu'il n'a jamais écrit lui ressemblait : il aimait jouer sur la corde raide,
les «
p'tits bums » et les truands qu'il côtoyait lui donnaient de l'adrénaline… Ils étaient la beauté
fuyante qu'il essayait d'apprivoiser.
La Musique aimait Claude mais la vie était trop dure pour lui.
décembre 2005