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Claude Vivier (1948-1983) |
J'ai rencontré Claude Vivier en septembre 1982, probablement à l'Université de Montréal. Nous nous
sommes beaucoup fréquentés jusqu'à son départ, en février 1983, vers Paris où il fut assassiné le 7 mars.
Nous vivions dans le même quartier, à quelques rues l'un de l'autre, aux limites d'Outremont,
et nous avions un grand plaisir à nous visiter. Mes rencontres avec Claude Vivier furent intenses et productives :
il était à la fois un ami très cher et un maître fascinant. (suite)
Ross Perrin, décembre 2005 |
Né à Montréal le 14 avril 1948, Claude Vivier étudie la composition avec Gilles Tremblay au Conservatoire de
Montréal (1967-1970). Dès 1969, Prolifération le fait remarquer. De 1971 à 1974, il reçoit plusieurs bourses du
Conseil des Arts du Canada pour étudier la composition et l'électroacoustique avec Gottfried-Michael Koenig à
l'Institut de Sonologie d'Utrecht, la composition avec Karlheinz Stockhausen et l'électroacoustique avec Hans Ulrich
Humpert à Cologne.
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Ce premier séjour en Europe donne naissance à trois oeuvres : Musik für das Ende (1971) pour
20 voix, où se manifestent déjà son intérêt pour la musique vocale et son obsession de la mort, Deva et
Asura (1971-1972) et Désintégration (1972), créée en France par l'Ensemble 2e2m. Cette oeuvre marque la fin
de ce que le compositeur a appelé sa période "conceptuelle" qui le conduisit à nier toute forme de communication
dans sa musique.
Ses deux années d'études auprès de Karlheinz Stockhausen feront éclore sa personnalité musicale caractérisée par une prédilection pour la monodie et pour la Voix (seule ou en choeur), l'importance accordée aux textes, qui reflètent ses préoccupations spirituelles ou psychologiques, et une écriture qui se détachera progressivement des courants de la musique contemporaine pour devenir de plus en plus personnelle et dépouillée. Chants (1973) pour sept voix de Femmes, commande du Ministère de la Culture de France, est le premier témoin de cette évolution. Lorsque Claude Vivier revient à Montréal en 1974 pour assister à la création de Lettura di Dante pour soprano et ensemble de chambre à la Société de musique contemporaine du Québec, le critique du Devoir, Gilles Potvin, écrit : "Son traitement de la voix, à laquelle il confie des aigus 'séraphiques', tout comme sa façon de manier les instruments, démontre un métier certain." Le succès de l'événement lui vaut une commande de la Société de musique contemporaine du Québec, Liebesgedichte (1976), pour quatre voix solistes, quatuor de bois, qui confirme son talent. D'un esprit ouvert et curieux, Claude Vivier s'intéressa toujours aux musiques d'ailleurs, notamment, à la musique orientale et à la musique balinaise en particulier. En 1977, il effectue un séjour en Asie qui cristallisera sa conception de la musique comme devant être intégrée à la vie quotidienne. Dès 1973, il avait exposé ce sentiment dans un article "L'acte musical" (Musiques du Kébek, Editions du Jour). De ce périple, il rapporte Pulau Dewata (1977), Paramirabo (1977) et Shiraz (1977), oeuvre pour piano d'une grande virtuosité et d'une expressivité éloquente, créée en 1981 par Louis-Philippe Pelletier. Suivront Love Songs (1977) et Nanti Malam (1978), commandées et créées par la compagnie de danse d'Ottawa Le Groupe de la Place Royale. L'année 1977 fut extrêmement féconde pour Claude Vivier puisqu'il produisit également Journal, commande des Festival Singers de Toronto, oeuvre de 50 minutes où il traite de thèmes qui lui sont chers : l'enfance, la mort, l'immortalité. A partir de 1979, Vivier écrit davantage pour de grandes formations : en 1980, L'Orchestre symphonique de Montréal lui commande Orion. Puis il réalise un rêve : écrire un opéra. C'est Kopernikus, sur un livret du compositeur, créé en 1980 par l'Atelier du Jeu scénique de la Faculté de musique de l'Université de Montréal. L'année 1980 voit aussi la création d'une de ses oeuvres les plus belles et les plus émouvantes : Lonely Child pour soprano et orchestre, commande de l'Orchestre de la chambre de Radio-Canada, à Vancouver, créée par Marie-Danielle Parent. Le traitement très réussi de la voix dans Lonely Child est repris dans Prologue pour un Marco Polo (1981), où s'insère un dialogue entre le compositeur et le poète Paul Chamberland. En 1981, il est nommé Compositeur de l'année par le Conseil Canadien de la musique. Entièrement voué à son art, Claude Vivier fut au nombre des rares compositeurs canadiens à vivre uniquement de leur musique. Ses réalisations académiques se limitent à un cours d'improvisation et de langage musical au CEGEP Montmorency à Montréal ; puis, en 1975-1976, il dirigea l'ensemble de musique nouvelle de l'Université d'Ottawa. Il reçut plusieurs autres commandes importantes outre celles déjà mentionnées. En 1982, il écrivit Wo bist du Licht (Où es-tu Lumière ?), commande de Radio-Canada pour le prix Italia 1982, avant d'obtenir une bourse du Conseil des Arts du Canada pour aller composer à Paris un opéra sur la mort de Tchaïkowsky. Trois airs pour un opéra imaginaire furent créés à Paris - deux semaines après sa mort - au Centre Georges-Pompidou, par l'ensemble l'Itinéraire dirigé par Paul Méfano. Il venait de terminer une oeuvre prophétiquement intitulée Crois-tu en l'immortalité de l'âme lorsqu'il fut assassiné à Paris, le 7 mars 1983. Lorsque Claude Vivier mourut peu avant son 35e anniversaire de naissance, le monde musical pleura la "disparition d'un compositeur québécois de génie" (Le Devoir Montréal). Claude Vivier laissait une quarantaine d'oeuvres marquées d'un style les plus personnels et les plus expressifs dans l'histoire de la musique canadienne. "C'était peut-être le compositeur le plus doué de sa génération", déclara le compositeur Serge Garant, directeur artistique de la Société de musique contemporaine du Québec. |
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[...] C'est son expérience dans le Sud-Est asiatique et les récits qu'il m'en faisait qui m'ont fait découvrir
les atmosphères de Bali et de la Thaïlande et lancé le défi de mêler les couleurs musicales d'ailleurs à celles d'ici.
Les enseignements que j'ai reçus de Claude, je les applique encore aujourd'hui. L'un d'eux qu'il m'a appris, c'est de
ne rien prendre pour acquis, de tout remettre en question : même si l'idée nous semble géniale, il faut la remettre
en question et la travailler jusqu'à ce qu'elle devienne soi, qu'elle devienne son propre corps, son esprit et son âme.
Mais la chose la plus importante, c'est de ne rien faire compliqué, de toujours aller au plus simple. Par exemple, quand tu écris pour un orchestre, pour chacun des instruments, tu écris la première ligne et tu y attaches une ligne verticale qui indique que tous jouent la même chose. Donc, aller au plus simple même si cela peut conduire les autres à penser que tu es paresseux et que tu fais à moitié. Claude me disait de toujours travailler la simplicité : toute mélodie doit venir d'elle-même sans imposer de cheminements compliqués. Claude était toujours en effervescence, toujours sur le point de sauter. Rien pour lui n'était aussi important que la musique. Chez lui, rien d'imposant : un lit, un piano et des pages et des pages d'écriture pêle-mêle sur une petite table. Tout ce qui lui importait était la simplicité et la transparence. Je l'entends encore : « La musique va devenir toi si tu es toi… Laisses-toi imprégner de tout ce qui t'entoure, ne parles qu'en te servant de ton cœur. » Plusieurs fois, quand Claude venait chez moi, il se mettait au piano et me jouait ce qu'il était sur le point de composer. Un jour, il m'a joué un « Quatuor du p'tit bum » qu'il voulait écrire. Il n'a jamais trouvé le temps de s'asseoir pour l'écrire avant de retourner en France où il a été assassiné : je crois bien que je suis la seule personne à qui il l'ait joué. J'en suis encore tout ému et j'ai encore à l'oreille l'atmosphère qui s'en dégageait : c'était très mélodique et il s'en dégageait une telle joie de vivre... C'était jouissif ! Ce quatuor qu'il n'a jamais écrit lui ressemblait : il aimait jouer sur la corde raide, les « p'tits bums » et les truands qu'il côtoyait lui donnaient de l'adrénaline… Ils étaient la beauté fuyante qu'il essayait d'apprivoiser. La Musique aimait Claude mais la vie était trop dure pour lui. (retour)
Ross Perrin, décembre 2005 |